— Six heures environ.
J’ai regardé leurs chaussures trempées.
Leurs doigts rouges.
Le ruban adhésif enroulé autour du manche cassé.
Deux enfants avaient quitté leur maison avant le lever du jour pour tenter de payer le traitement cardiaque de leur mère.
Et moi, quand ils m’avaient demandé vingt euros, j’avais trouvé que je faisais une bonne affaire.
Je ne me suis jamais senti aussi petit.
— Combien vous manque-t-il ? ai-je demandé.
Mathis a ouvert la main.
Les sept billets étaient froissés.
— Avec ça, on a largement assez pour la pharmacie. On devait encore faire deux ou trois maisons, mais maintenant, on peut y aller directement.
Noé a murmuré :
— Et on pourra acheter quelque chose à manger ?
Mathis s’est tourné vers lui.
— On verra après.
Cette petite phrase m’a fait plus mal que tout le reste.
On verra après.
Comme si manger était quelque chose qu’on pouvait décider seulement quand tous les autres problèmes seraient réglés.
J’ai rouvert mon portefeuille.
J’ai sorti deux billets supplémentaires de vingt euros.
Mathis a immédiatement reculé.
— Non, monsieur. Vraiment, c’est déjà trop.
— Prenez-les.
— Mais on ne les a pas gagnés.
— Vous avez fait un excellent travail. Et maintenant, vous avez encore une chose importante à faire.
Je lui ai posé les billets dans la main.
— D’abord, les médicaments. Ensuite, vous vous achetez quelque chose de chaud à manger.
Il voulait encore protester.
Je lui ai coupé la parole.
— Et vous dites à votre mère que mon allée a été déneigée par deux professionnels.
Noé a éclaté d’un petit rire au milieu de ses larmes.
Mathis a souri, lui aussi.
Mais juste une seconde.
Puis son visage est redevenu sérieux.
— Monsieur, est-ce que je peux vous demander quelque chose ?
— Bien sûr.
— Pourquoi vous nous donnez tout ça ? Vous ne nous connaissez même pas.
Je n’avais pas de belle réponse.
J’ai regardé mon allée toute propre.
Puis les deux pelles.
— Parce que je sais ce que ça fait d’avoir besoin d’aide et de ne pas savoir à qui la demander.
C’était vrai.
Quand Madeleine était tombée malade, j’avais passé des semaines à prétendre que je gérais très bien la situation.
Les courses.
Les rendez-vous.
Le ménage.
Les nuits sans sommeil.
Je répondais toujours la même chose à nos voisins :
« Non, non, ça va. Merci. »
Alors que ça n’allait pas du tout.
J’avais simplement trop de fierté pour le reconnaître.
J’ai regardé Mathis.
— Votre maman sait que vous êtes sortis ?
— Oui. Elle sait qu’on voulait essayer de gagner un peu d’argent. Mais elle ne voulait pas qu’on le fasse.
— Pourquoi ?
— Elle dit qu’on n’est pas responsables de ses problèmes.
Noé a reniflé.
— Mais c’est notre maman.
Personne n’a rien répondu.
Il n’y avait rien à ajouter à ça.
J’ai fini par dire :
— Vous avez son numéro ?
Mathis a sorti son téléphone.
— Oui.
— Appelez-la quand vous aurez récupéré les médicaments. Dites-lui aussi que si elle a encore des vertiges, il faut qu’elle se fasse examiner sans attendre. D’accord ?
— D’accord.
— Et maintenant, filez. Avant que vous ne vous transformiez en glaçons.
Ils ont remis leurs gants.
Mathis a soigneusement plié les billets et les a glissés dans la poche intérieure de sa veste.
Noé a ramassé sa pelle cassée.
Avant de descendre les marches, il s’est retourné.
— Monsieur ?
— Oui ?
— Le chocolat chaud… c’était vraiment bon.
J’ai souri.
— Vous pourrez revenir en boire. Même sans pelle.
Il a hoché la tête.
Puis les deux frères sont partis dans la rue enneigée.
Mathis marchait vite.
Noé courait presque pour rester à sa hauteur.
Je les ai regardés jusqu’à ce qu’ils disparaissent au coin de la rue.
Ensuite, je suis rentré.
Mon café était froid.
Je l’ai vidé dans l’évier.
Pendant un long moment, je suis resté debout dans la cuisine, sans rien faire.
Sur la table, il y avait encore les deux mugs de chocolat chaud.
Celui de Noé portait une petite trace brune sur le bord.
Je ne l’ai pas lavé tout de suite.
Je pensais à Madeleine.
À la façon dont elle aurait réagi si elle avait été là.
Je la connaissais assez pour savoir qu’elle aurait fait entrer ces garçons dans la cuisine avant même de leur parler de la neige.
Et elle m’aurait probablement grondé en apprenant que j’avais envisagé de leur faire faire tout ce travail pour vingt euros.
J’entendais presque sa voix :
« Enfin, Jean, tu vois bien qu’ils ont froid ! »
J’ai eu envie de lui raconter ce qui venait de se passer.
Comme je le faisais toujours autrefois quand il m’arrivait quelque chose.
Puis je me suis souvenu, encore une fois, qu’elle n’était plus là.
Cette fois, pourtant, le silence de la maison ne m’a pas semblé aussi pesant.
Le lundi suivant, vers seize heures, quelqu’un a frappé à ma porte.
J’étais en train de réparer une vieille lampe dans le salon.
J’ai ouvert.
C’étaient Mathis et Noé.
Cette fois, ils portaient des vêtements secs, et Noé avait un bonnet bleu sur la tête.
Mathis tenait un sac de boulangerie.
— Bonjour, monsieur. On ne vous dérange pas ?
— Pas du tout. Entrez.
— On voulait juste vous remercier.
Il m’a tendu le sac.
À l’intérieur, il y avait trois croissants.
— C’est maman qui a insisté. Elle voulait venir elle-même, mais elle se repose.
J’ai pris le sac.
— Comment elle va ?
Le visage de Mathis s’est détendu.
— Mieux. On a eu les médicaments samedi matin. Elle a pu parler au médecin et elle a été examinée. Il lui a dit de ne pas retourner travailler tant que ses vertiges n’étaient pas passés.
— Et pour le remboursement ?
— La pharmacie l’aide à régler le problème avec son dossier. Maman a dit que ça allait s’arranger.
Il avait l’air soulagé.
Pas complètement insouciant.
Mais au moins, il n’avait plus ce regard affolé du samedi matin.
— Elle m’a demandé de vous dire quelque chose, a ajouté Mathis.
— Je t’écoute.
Il a sorti un morceau de papier plié de sa poche.
— Elle l’a écrit pour vous.
Je l’ai déplié.
L’écriture était petite, un peu penchée.
« Monsieur,
Mes garçons m’ont raconté ce que vous avez fait pour eux.
Ils étaient si fiers de leur travail qu’ils ont commencé par me parler de votre allée, avant même de m’expliquer le reste.
Je vous remercie de les avoir aidés, mais surtout de ne pas les avoir fait se sentir honteux de demander.
Depuis samedi, Noé répète partout qu’il est déneigeur professionnel.
Merci de leur avoir donné cette fierté.
Sophie. »
J’ai relu le mot deux fois.
À la deuxième lecture, ma vue s’est brouillée.
J’ai enlevé mes lunettes pour les essuyer.
— Elle écrit bien, votre maman.
Mathis a souri.
— Elle lit beaucoup.
Noé, qui regardait derrière moi, a aperçu la cuisine.
— Monsieur Jean ?
C’était la première fois qu’il m’appelait par mon prénom.
— Oui, Noé ?
— Vous avez encore du chocolat chaud ?
Mathis lui a donné un petit coup de coude.
— Mais enfin, Noé ! On n’est pas venus pour ça !
J’ai éclaté de rire.
Un vrai rire.
Le genre de rire qui me surprenait moi-même depuis que Madeleine était partie.
— Figure-toi que j’ai justement acheté du chocolat en poudre.
Noé m’a regardé.
— Vraiment ?
— Vraiment. Mais cette fois, vous en boirez assis à table, pas dehors par moins huit.
Ils sont entrés.
J’ai sorti trois mugs.
Pendant que le lait chauffait, Mathis m’a raconté que son professeur principal leur avait donné un exposé à préparer.
Noé m’a parlé d’un match de foot auquel il voulait participer le mercredi suivant.
Ils se chamaillaient gentiment.
Ils mettaient des miettes de croissant partout.
Noé a renversé un peu de chocolat sur la nappe et a tenté de l’essuyer discrètement avec sa manche.
Je l’ai vu faire.
J’ai fait semblant de ne rien remarquer.
Au bout d’une demi-heure, Mathis a regardé son téléphone.
— Il faut qu’on rentre. Maman va s’inquiéter.
Ils ont mis leurs manteaux.
Avant de sortir, Mathis s’est arrêté sur le seuil.
— Monsieur Jean, si jamais il neige encore, vous pouvez nous appeler. On reviendra faire l’allée.
J’ai hoché la tête.
— D’accord. Mais la prochaine fois, on fixera un tarif correct dès le départ.
Il a souri.
— Promis.
Puis Noé a ajouté :
— Et on pourra prendre une pause chocolat chaud ?
— Ça, c’est compris dans le contrat.
Ils ont ri tous les deux.
Quand la porte s’est refermée, je suis retourné dans la cuisine.
Trois mugs sales.
Des miettes sur la table.
Une tache de chocolat sur la nappe.
J’aurais pu tout nettoyer immédiatement.
À la place, je me suis assis un moment.
Depuis trois ans, ma maison était impeccable.
Trop impeccable, peut-être.
Il n’y avait presque jamais de bruit, presque jamais de visites imprévues.
Ce lundi-là, pour la première fois depuis longtemps, j’avais autre chose à faire que regarder l’horloge en attendant le soir.
J’ai rangé le mot de Sophie dans le tiroir où je garde les lettres de Madeleine.
Et le samedi suivant, quand quelques centimètres de neige sont retombés sur mon allée, j’ai pris mon téléphone.
J’ai envoyé un message à Mathis :
« Bonjour les professionnels. Il y a un petit chantier chez moi. Mais venez après avoir fait la grasse matinée. Chocolat chaud prévu pour deux. »
Il m’a répondu quelques minutes plus tard :
« D’accord monsieur Jean. Maman demande si elle peut venir vous remercier en personne. »
J’ai regardé la cuisine.
Puis les trois mugs qui séchaient près de l’évier.
J’ai répondu :
« Bien sûr. Je préparerai quatre tasses. »
Et je suis allé acheter des croissants.
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