Deux garçons m’ont proposé de déneiger mon allée pour 20 euros. L’aîné avait quinze ans, le plus jeune à peine douze. Leurs gants étaient trempés, leurs pelles tenaient avec du ruban adhésif, et il faisait moins huit degrés. J’ai failli accepter sans discuter. Après tout, à 71 ans, mes genoux ne me permettent plus de faire ce travail. Mais une heure plus tard, quand j’ai glissé 140 euros dans la main du grand, son petit frère s’est mis à pleurer. Et l’aîné m’a demandé une chose étrange : « Monsieur, vous savez quelle heure il est ? Il faut absolument qu’on soit partis avant midi. »
Il était 6 h 48, ce samedi matin de janvier, quand on a sonné à ma porte.
J’habite une petite maison à quelques kilomètres de Pontarlier, dans le Doubs. Ici, quand il neige, ce n’est pas pour faire joli sur les cartes postales.
Cette nuit-là, il était tombé une bonne trentaine de centimètres.
Et comme d’habitude, le chasse-neige avait repoussé devant mon portail un énorme bourrelet de neige tassée, presque aussi dur que de la glace.
J’ai ouvert en pantalon de pyjama, avec mon vieux pull en laine.
Sur le pas de la porte se tenaient deux garçons.
Le grand avait le visage rouge de froid. Ses cheveux dépassaient d’un bonnet gris, et il tenait une pelle dont le manche était entouré de ruban adhésif.
Le petit portait une doudoune manifestement trop grande pour lui. Dans ses mains, une pelle en plastique dont un coin était cassé.
— Bonjour, monsieur, a commencé le grand. Excusez-nous de vous déranger si tôt. Est-ce que vous voulez qu’on déneige votre allée ?
J’ai regardé derrière eux.
Mon allée fait une bonne trentaine de mètres, depuis le garage jusqu’au portail. Sans compter les marches de l’entrée et le trottoir.
— Vous comptez faire tout ça avec vos deux pelles ?
— Oui, monsieur. L’allée, les marches et devant la boîte aux lettres. On fait tout.
— Et vous demandez combien ?
Il a hésité.
— Vingt euros.
— Chacun ?
— Non, monsieur. Pour nous deux.
Je vais vous dire quelque chose dont je ne suis pas fier.
Ma première pensée a été : vingt euros pour m’éviter deux heures à me casser le dos, c’est une sacrée affaire.
J’ai 71 ans. De l’arthrose dans les genoux, une vieille douleur dans les reins et plus vraiment le courage de me battre avec la neige.
Depuis la mort de ma femme Madeleine, il y a trois ans, je repousse souvent les petites corvées jusqu’à ce qu’elles deviennent de gros problèmes.
Alors oui, j’avais envie de leur dire de commencer, de refermer la porte et de retourner au chaud.
Mais quelque chose me gênait.
Le grand regardait régulièrement la route, comme s’il attendait quelqu’un.
Le petit serrait sa pelle contre lui en tremblant.
Ils n’avaient pas cette énergie des gamins qui veulent se faire un peu d’argent de poche.
Ils avaient l’air pressés.
Et surtout, inquiets.
— Bon, ai-je répondu. Mais je veux que ce soit bien fait.
— Oui, monsieur. Merci beaucoup.
Ils se sont mis au travail immédiatement.
Je suis retourné dans ma cuisine préparer du café.
De la fenêtre, je pouvais les voir.
Le grand attaquait le tas compacté devant le portail. Il plantait sa pelle dans la glace, appuyait de tout son poids, recommençait.
Le petit dégageait la neige derrière lui.
Au bout de vingt minutes, le grand avait déjà les épaules trempées de sueur.
Le petit, lui, avançait lentement avec sa pelle cassée.
Il glissait parfois, se rattrapait, puis recommençait.
Aucun des deux ne s’arrêtait.
Pas un mot de plainte.
Au bout de quarante minutes, j’ai vu le petit s’asseoir sur la première marche de mon perron.
Il avait retiré un gant pour souffler sur ses doigts.
Le grand s’est immédiatement approché.
Je l’ai vu lui frotter les mains, lui parler doucement et lui donner sa propre pelle, celle qui était encore à peu près solide.
Puis il a repris la pelle cassée.
Je suis resté quelques secondes devant la fenêtre.
Je ne sais pas pourquoi, mais ce geste m’a fait honte.
J’étais au chaud avec mon café, pendant que deux enfants s’épuisaient dans mon allée pour vingt euros.
J’ai sorti deux grands mugs du placard et préparé du chocolat chaud.
Puis j’ai enfilé mes bottes.
— Allez, pause obligatoire !
Ils se sont retournés brusquement.
Le grand a tout de suite répondu :
— On n’a pas terminé, monsieur. Il reste le portail, mais on va finir.
— Je vois bien. Tenez, buvez ça.
Le petit a pris son mug entre ses deux mains.
— C’est vraiment pour nous ?
— Non, c’est pour les bonshommes de neige. Évidemment que c’est pour vous.
Il a souri.
C’était la première fois que je le voyais sourire.
— Comment vous vous appelez ?
— Mathis, a répondu le grand.
— Et moi, Noé.
— Eh bien, Mathis et Noé, vous allez me faire le plaisir de vous réchauffer cinq minutes.
Ils ont obéi, mais Mathis a rapidement regardé l’heure sur son téléphone.
Il semblait contrarié.
Je lui ai demandé :
— Vous avez un rendez-vous ?
— Non, monsieur. Enfin… il faut qu’on ait fini assez tôt.
Je n’ai pas insisté.
J’ai montré le garage.
— À gauche, contre le mur, il y a une vraie pelle en acier. Prenez-la. Vous irez plus vite qu’avec vos morceaux de plastique.
Mathis a couru la chercher.
Quand il est revenu, il la tenait avec les deux mains, comme si je venais de lui confier quelque chose de très précieux.
Le reste du travail a avancé beaucoup plus vite.
Une petite heure plus tard, mon allée était impeccable.
Ils avaient même dégagé les marches jusqu’au béton et nettoyé le trottoir devant la boîte aux lettres.
Franchement, je n’aurais pas fait mieux.
Ils se sont présentés devant ma porte.
Mathis avait les joues écarlates.
Noé avait de la neige jusque dans ses chaussures.
— Voilà, monsieur. On a terminé.
J’ai regardé l’allée.
Puis j’ai ouvert mon portefeuille.
J’ai sorti sept billets de vingt euros et je les ai mis dans la main de Mathis.
Il les a comptés.
Une fois.
Puis une deuxième.
Son expression a changé.
— Monsieur… vous vous êtes trompé.
— Non.
— Mais il y a cent quarante euros !
— Je sais compter, tu sais.
Il m’a tendu les billets.
— On avait dit vingt.
— Et moi, je viens de voir le travail que vous avez fait. Vous méritez davantage.
— Mais…
— Mathis, écoute-moi. Ce n’est pas parce que quelqu’un accepte de travailler pour presque rien que son travail ne vaut rien.
Il a baissé les yeux.
À côté de lui, Noé a commencé à pleurer.
Pas bruyamment.
Il avait simplement de grosses larmes qui coulaient sur ses joues rougies par le froid.
Mathis s’est tourné vers lui.
— Hé, ça va, Noé. Arrête. Ça va aller.
Mais sa propre voix tremblait.
Je ne comprenais plus rien.
— Qu’est-ce qui se passe, les garçons ? J’ai fait quelque chose de mal ?
Mathis a secoué la tête.
— Non, monsieur. Au contraire.
— Alors pourquoi ton frère pleure ?
Il a serré les billets dans son poing.
Puis il a demandé :
— Vous savez quelle heure il est exactement ?
J’ai regardé ma montre.
— Huit heures trente-deux. Pourquoi ?
Il a fermé les yeux une seconde.
— On a encore le temps, alors…
— Le temps de quoi ?
Il a regardé son petit frère, puis moi.
— C’est pour notre maman, monsieur. On doit avoir assez d’argent avant midi.
Je lui ai demandé pourquoi.
Et lorsqu’il m’a enfin répondu, j’ai compris pourquoi ces deux enfants étaient venus frapper à ma porte avant sept heures du matin, en plein hiver…
— C’est pour notre maman, monsieur. On doit avoir assez d’argent avant midi.
Mathis avait toujours les billets serrés dans sa main.
Son petit frère essuyait ses larmes avec la manche de sa doudoune.
— Assez d’argent pour quoi ? ai-je demandé.
Mathis a hésité.
Puis il a répondu :
— Pour ses médicaments.
J’ai regardé les deux garçons.
— Elle est malade ?
— Elle a eu un problème au cœur l’année dernière. Elle est restée à l’hôpital plusieurs jours. Depuis, elle doit prendre un traitement tous les jours.
Il a parlé très vite, comme s’il avait peur de perdre du temps en m’expliquant.
— Le médecin a changé un de ses médicaments. Mais à la pharmacie, il y a eu un problème avec son dossier. Ils lui ont demandé d’avancer l’argent avant le remboursement.
Il s’est arrêté.
— Maman a dit qu’on attendrait.
— Attendre quoi ?
— Qu’elle reçoive sa paie.
J’ai senti mon estomac se serrer.
— Et elle a encore ses anciens médicaments ?
Mathis a secoué la tête.
— Plus assez. Hier, elle n’a rien pris. Elle nous a dit que manquer une journée, ce n’était pas grave.
Noé a relevé la tête.
— Mais ce matin, elle a failli tomber dans la cuisine.
Mathis s’est tourné vers lui.
— Noé…
— C’est vrai !
Le petit avait la voix cassée.
— Elle tenait l’évier et elle disait que ça tournait. Après, elle a mis son manteau et elle est partie quand même.
J’ai regardé Mathis.
— Partie où ?
— Au travail.
Leur mère faisait le ménage dans un petit hôtel près de la nationale, à l’entrée de Pontarlier.
Elle nettoyait les chambres, changeait les draps, faisait les salles de bains.
Depuis sa maladie, elle avait déjà manqué plusieurs journées.
Elle craignait qu’on lui réduise encore ses heures.
— Elle nous a dit qu’elle ne pouvait pas se permettre de rester à la maison, a expliqué Mathis.
Je suis resté silencieux.
Il y avait quelque chose d’insupportable dans l’idée de cette femme qui avait failli s’écrouler dans sa cuisine et qui était quand même partie changer les draps de personnes en vacances.
— Et votre père ? ai-je demandé doucement.
Mathis a baissé les yeux.
— Il ne vit plus avec nous.
J’ai compris à son ton qu’il ne souhaitait pas en dire davantage.
Je n’ai pas insisté.
— Pourquoi avant midi ?
— La pharmacie ferme à midi aujourd’hui. Le pharmacien a dit qu’il garderait la boîte de côté jusqu’à la fermeture.
— Et vous avez décidé de déneiger les maisons du quartier pour trouver l’argent ?
Mathis a hoché la tête.
— On a essayé hier soir de demander à des gens qu’on connaît. Mais personne ne pouvait nous avancer autant. Alors ce matin, on est partis avec les pelles.
— Depuis quelle heure ?
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