Papi a éclaté d’un petit rire.
— Comme tous les ans. Et comme tous les ans, ils n’auront pas fini avant l’hiver.
Ils ont parlé de cette route pendant presque dix minutes.
Pas de l’AVC.
Pas de l’EHPAD.
Pas de tout ce qui s’était passé.
Juste d’une route en travaux.
Et je crois que c’était exactement ce dont ils avaient besoin pour commencer.
Ce jour-là, mon père est resté deux heures.
Il n’a pas aidé Papi à aller aux toilettes. Il n’a pas proposé de le laver. Il était encore mal à l’aise.
Mais il lui a préparé un café.
Il a déplacé son fauteuil pour qu’il puisse regarder les filles dessiner.
Et surtout, il ne s’est pas enfui dès que Papi a eu besoin d’aide.
Quand je suis revenue de la salle de bains, mon père lui tenait simplement un verre d’eau.
Ça paraît insignifiant.
Pour moi, ça ne l’était pas.
La semaine suivante, nous avons préparé les choses sérieusement.
L’infirmière qui passait à la maison m’a aidée à revoir l’organisation des soins. Une assistante sociale nous avait également orientés pour demander davantage d’aide à domicile et prévoir des solutions de relais.
J’aurais dû m’en occuper plus tôt.
Mais jusqu’à présent, j’avais surtout essayé de tenir jusqu’au lendemain.
Mon père est venu assister à une visite.
Il a demandé comment aider Papi à changer de position sans lui faire mal, à quels moments il fallait appeler les professionnels, et où j’avais noté les numéros importants.
J’avais accroché une feuille sur le réfrigérateur.
Tout était écrit dessus.
Les coordonnées de l’infirmière.
Les horaires des passages prévus.
Ce que Papi pouvait faire lui-même.
Ce qu’il ne fallait surtout pas essayer sans aide.
— Tu as fait tout ça toute seule ? m’a demandé mon père.
— Une bonne partie, oui.
Il a regardé la feuille.
Puis mon ventre.
— Et tu dors quand ?
J’ai presque ri.
— Quand tout le monde me laisse tranquille.
Il n’a pas souri.
Ce jour-là, pour la première fois, il a vraiment regardé la maison.
Le linge qui séchait dans le salon.
Le fauteuil qui passait tout juste entre la table et le buffet.
Le lit de Papi installé dans notre ancienne petite chambre.
Les affaires du bébé empilées dans un panier parce que je n’avais pas encore trouvé où les ranger.
Il n’a fait aucune remarque.
Avant de partir, il a demandé :
— Je peux revenir mardi ?
— Bien sûr.
— Je voudrais apprendre à lui préparer son dîner comme il aime.
Je lui ai montré où je rangeais les assiettes.
Trois semaines plus tard, les contractions ont commencé.
Il était un peu plus de deux heures du matin.
Au début, j’ai pensé que ce n’était rien. J’avais déjà eu plusieurs fausses alertes.
Je me suis levée pour boire un verre d’eau.
Puis une autre contraction est arrivée.
Et une autre.
J’ai regardé l’horloge de la cuisine.
J’ai appelé la maternité.
La sage-femme m’a posé quelques questions, puis m’a conseillé de venir.
J’ai téléphoné à ma tante Martine.
— Martine, je crois que c’est pour cette nuit.
Elle a répondu immédiatement :
— J’arrive. Je prends les petites.
Ensuite, j’ai appelé mon père.
Il a décroché à la quatrième sonnerie.
— Claire ?
— Papa, c’est maintenant.
Il n’a pas posé de questions inutiles.
— Je m’habille. J’arrive.
Quand il est entré, vingt minutes plus tard, il avait enfilé son pull à l’envers.
Dans d’autres circonstances, j’aurais ri.
Moi, j’étais appuyée contre le plan de travail en attendant que la contraction passe.
— Les filles sont avec Martine ? a-t-il demandé.
— Elle est en train de les réveiller doucement.
— Et papa ?
— Il dort. Son nécessaire est dans la salle de bains. L’infirmière viendra demain matin, elle est prévenue.
Il a hoché la tête.
Puis il a pris mon sac de maternité.
— Allez, ma grande. Tu dois y aller.
Je l’ai regardé une seconde.
— Tu es sûr que ça ira ?
Il a posé le sac près de la porte.
— Non. Mais je vais me débrouiller.
Je crois que c’était la réponse la plus rassurante qu’il pouvait me donner.
Parce qu’il ne prétendait plus que tout était facile.
Il acceptait simplement d’essayer.
Mon fils, Louis, est né à onze heures quarante-deux, le lendemain matin.
Il pesait trois kilos deux cents.
Il avait les cheveux foncés de son père et une petite ride entre les sourcils qui lui donnait l’air d’être déjà contrarié par le monde entier.
Quand on me l’a posé contre la poitrine, je me suis mise à pleurer.
J’ai pensé à Thomas.
À tout ce qu’il ne verrait jamais.
À mes filles qui attendaient leur petit frère.
Et à Papi, dans notre maison.
Pendant mon séjour à la maternité, mon père m’a téléphoné chaque soir.
La première fois, il avait l’air épuisé.
— Il m’a demandé trois fois de déplacer son coussin, a-t-il raconté.
— Oui, ça arrive.
— Et il ne voulait pas manger sa soupe tant que je n’avais pas mis le journal à côté de lui.
J’ai souri.
— C’est Papi.
— Je commence à comprendre.
Le lendemain, il m’a envoyé une photo.
Papi était dans son fauteuil, avec Émilie à côté de lui.
Elle lui montrait un dessin.
Sur la photo, mon père avait posé deux tasses sur la petite table.
Rien d’extraordinaire.
Mais c’était la première fois depuis des mois que je pouvais être ailleurs sans avoir l’impression d’avoir abandonné quelqu’un.
Et cette sensation m’a fait un bien immense.
Quand je suis rentrée avec Louis, les filles ont couru vers moi.
— Maman ! Il est tout petit !
— Doucement, Léna, laisse maman entrer !
Papi était dans le salon.
Mon père avait rapproché son fauteuil de la fenêtre.
Je me suis avancée avec le bébé.
— Papi, je te présente Louis.
Il l’a regardé longtemps.
Puis il a relevé les yeux vers moi.
— Il ressemble à Thomas.
J’ai senti quelque chose se serrer dans ma poitrine.
— Oui, je trouve aussi.
Papi a tendu son bras valide.
— Tu crois que je pourrais le tenir un petit moment ?
J’ai installé un coussin sur ses genoux et je l’ai aidé à soutenir Louis en restant juste à côté.
Mon fils a remué un peu, puis s’est calmé.
Papi lui a caressé doucement le pied du bout des doigts.
— Bonjour, mon petit.
Pendant quelques instants, personne n’a parlé.
Puis Papi a commencé à fredonner une chanson.
« Dodo, l’enfant do… »
C’était la même chanson qu’il me chantait quand j’étais petite.
Je ne l’avais pas entendue depuis des années.
Mon père, debout derrière le fauteuil, s’est arrêté de bouger.
Il connaissait cette chanson lui aussi.
Papi chantait faux.
Il s’interrompait parfois pour reprendre son souffle.
Mais Louis s’est endormi.
Et moi, j’étais là, avec mes trois enfants, mon grand-père et mon père, dans notre petit salon encombré.
Il manquait Thomas.
Il manquerait toujours.
Mais pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas l’impression de devoir tenir tout le monde debout à moi seule.
Je voudrais pouvoir dire que tout est devenu simple après la naissance de Louis.
Ce serait mentir.
Un nouveau-né qui se réveille la nuit, deux petites filles à conduire à l’école, un grand-père dépendant… même avec de la bonne volonté, les journées sont longues.
Il y a eu des rendez-vous médicaux.
Des nuits sans sommeil.
Des moments où Papi avait mal.
Des jours où les filles réclamaient mon attention exactement au moment où j’avais les mains prises.
Il m’est arrivé de dire à Émilie :
— Attends cinq minutes, ma chérie.
Et de me rendre compte, une heure plus tard, qu’elle attendait toujours.
J’ai appris peu à peu à demander de l’aide avant d’être complètement épuisée.
Nous avons pu mettre en place des interventions supplémentaires à domicile. Cela ne réglait pas tout, mais certaines tâches n’étaient plus entièrement sur mes épaules.
Ma tante Martine a commencé à récupérer les filles certains mercredis.
Et mon père…
Mon père a continué à venir.
D’abord le mardi.
Puis le dimanche.
Certains jours, il aidait Papi à faire les exercices simples indiqués par le kiné.
D’autres fois, il s’asseyait seulement avec lui pour regarder le rugby à la télévision.
Ils se disputaient sur les équipes.
Papi râlait parce que mon père montait trop le son.
Mon père râlait parce que Papi voulait toujours avoir raison.
Je les entendais depuis la cuisine.
Et parfois, j’avais envie de rire.
On n’aurait pas dit deux hommes qui essayaient de réparer quelque chose.
On aurait dit un père et son fils.
Tout simplement.
Un après-midi, alors que Louis dormait dans son berceau, j’étais assise sur un petit tabouret dans la salle de bains pour couper les ongles de Papi.
Je lui racontais qu’Émilie avait appris à faire du vélo sans les petites roues.
Il m’écoutait avec son sourire tranquille.
Puis il a posé sa main rugueuse sur mon bras.
— Claire ?
— Oui, Papi ?
— Ta grand-mère serait fière de toi.
J’ai continué à regarder ses mains parce que je sentais déjà les larmes arriver.
— Oh, Papi…
— Tu lui ressembles, tu sais. Pas seulement physiquement. Tu as son caractère.
J’ai ri malgré moi.
— Alors ça, je ne sais pas si c’est un compliment.
— Si, ma puce. C’en est un.
Il a attendu un instant.
Puis il a ajouté :
— Mais promets-moi quelque chose.
— Quoi ?
— Ne t’oublie pas en t’occupant de nous.
Je l’ai regardé.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que tu as le droit d’être fatiguée. Et parce que je préfère que tu me demandes d’attendre un peu plutôt que de te voir tomber de fatigue.
Cette fois, je n’ai pas réussi à retenir mes larmes.
Papi a serré doucement mon bras.
— Je suis vieux, Claire. Pas aveugle.
Nous avons ri tous les deux.
Et c’est ce jour-là que j’ai compris une chose que je n’avais pas voulu m’avouer.
Aimer quelqu’un ne signifie pas devoir tout faire toute seule.
Aujourd’hui, Louis a trois mois.
Émilie lui lit déjà des histoires, même s’il ne comprend évidemment pas un mot.
Léna veut toujours choisir ses chaussettes.
Et Papi passe une partie de ses après-midi dans le salon, avec un livre d’images sur les genoux.
Sa santé ne s’est pas miraculeusement améliorée.
Il est toujours en fauteuil roulant.
Il a encore besoin de soins et d’assistance pour beaucoup de gestes quotidiens.
Mais il ne passe plus ses journées à se demander pourquoi personne ne vient.
Il sait que les filles vont rentrer de l’école.
Il entend Louis pleurer dans la pièce d’à côté.
Il râle quand je mets trop de sel dans les pommes de terre.
Et parfois, il demande à mon père de lui raconter ce qui se passe dehors.
L’autre dimanche, quelque chose de tout petit s’est produit.
Mon père est arrivé avec un gros carton de produits de soin.
Exactement comme le dimanche où il l’avait abandonné devant ma porte plusieurs mois plus tôt.
J’étais dans le couloir, Louis contre mon épaule, les yeux lourds après une mauvaise nuit.
Mon père a posé le carton.
Je me suis préparée à le remercier.
Mais cette fois, il ne s’est pas dirigé vers sa voiture.
Il a retiré sa veste.
Il a enlevé ses chaussures.
Puis il a regardé mon visage.
— Tu as dormi combien d’heures, cette nuit ?
— Pas beaucoup.
— Va t’allonger, Claire. Je reste avec papa. Je m’occupe du déjeuner, et les filles peuvent venir avec nous.
— Tu es sûr ?
Il m’a regardée comme si ma question était étrange.
— Oui. Je suis son fils, après tout.
Je n’ai rien répondu.
Je suis allée coucher Louis.
En passant devant le salon, j’ai aperçu mon père qui s’asseyait près du fauteuil de Papi.
— Bon, papa, qu’est-ce que tu veux manger ?
— Des pommes de terre sautées.
— Tu en as déjà mangé hier.
— Et alors ?
Mon père a secoué la tête.
Puis il a demandé :
— Tu veux un peu de persil avec ?
Papi a souri.
Et moi, pour la première fois depuis très longtemps, je suis montée me reposer sans avoir besoin de demander à quelqu’un de surveiller l’horloge.
Une demi-heure plus tard, j’ai entendu Louis remuer dans son berceau.
Puis la voix de mon père, dans le couloir :
— Reste couchée, Claire. Je vais voir.
Je l’ai entendu prendre le bébé.
Ensuite, il est retourné dans le salon.
Et derrière la porte, Papi a recommencé à chanter doucement :
« Dodo, l’enfant do… »
Je suis restée allongée, les yeux fermés, à écouter cette chanson.
Cette fois, je n’avais rien à faire.
Juste à les laisser s’occuper les uns des autres.
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