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« Claire… pourquoi ils m’ont laissé ici ? J’ai fait quelque chose de mal ? » Mon grand-père m’a posé cette question en me serrant la main, dans sa chambre d’EHPAD. Il avait tellement maigri que sa vieille chemise à carreaux flottait sur ses épaules. J’étais veuve, enceinte de huit mois, avec deux petites filles à élever et à peine assez d’argent pour finir le mois. Ce jour-là, j’ai pourtant décidé de le ramener chez moi.

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« Claire… pourquoi ils m’ont laissé ici ? J’ai fait quelque chose de mal ? »

Mon grand-père m’a posé cette question en me serrant la main, dans sa chambre d’EHPAD. Il avait tellement maigri que sa vieille chemise à carreaux flottait sur ses épaules.

J’étais veuve, enceinte de huit mois, avec deux petites filles à élever et à peine assez d’argent pour finir le mois.

Ce jour-là, j’ai pourtant décidé de le ramener chez moi.

Mon père et mes oncles m’ont dit que j’étais inconsciente. Que je n’y arriverais jamais. Que je ferais souffrir mes enfants.

Mais quelques semaines plus tard, quand j’ai dû leur demander de s’occuper de Papi pendant mon accouchement, j’ai découvert à quel point certaines personnes peuvent avoir peur de leurs propres responsabilités.

Et c’est mon grand-père, du fond de son fauteuil roulant, qui a fini par leur dire ce que personne n’osait entendre.

PARTIE 1

Tout avait commencé après son AVC.

Avant, Papi André était un homme qui ne tenait pas en place. Il avait construit sa maison lui-même, réparait les vélos du voisinage et refusait qu’on lui apporte ses courses, même quand ses genoux commençaient à lui faire mal.

Puis, du jour au lendemain, il n’avait plus réussi à marcher.

Son bras gauche répondait mal. Il avait besoin d’aide pour se laver, s’habiller, aller aux toilettes. Certaines journées, il cherchait ses mots.

Mon père et mes deux oncles avaient décidé qu’il ne pouvait plus vivre seul.

Je comprenais leur inquiétude.

Ce que je ne comprenais pas, c’était leur empressement à tout régler sans vraiment lui demander son avis.

En quelques semaines, sa maison avait été vidée, sa vieille Renault vendue, et Papi installé dans un EHPAD à l’autre bout de la commune.

— Là-bas, au moins, il sera pris en charge, m’avait dit mon père.

Et voilà. Pour eux, la question était réglée.

Au début, j’y allais deux fois par semaine avec mes filles. Puis j’avais commencé à y passer presque tous les jours.

Papi restait souvent devant la télévision, sans vraiment la regarder.

Un mardi, je l’avais trouvé avec son déjeuner presque intact, sa chemise tachée et ses lunettes hors de portée.

Je ne savais pas depuis combien de temps il attendait qu’on l’aide.

Il ne s’était pas plaint.

Il avait simplement tendu la main vers moi.

— Ma puce, tu te souviens quand on allait au parc ? Tu voulais toujours que je te lance le ballon plus haut.

— Oui, Papi.

— J’aimerais bien y retourner, tu sais.

Puis il avait regardé ses jambes.

— Mais je ne peux plus faire grand-chose, maintenant.

J’avais essayé de sourire.

Il avait gardé ma main dans la sienne.

— Dis-moi, Claire… pourquoi ils m’ont laissé ici ?

Je n’avais pas trouvé de réponse.

Je lui avais promis que je reviendrais le lendemain.

Mais dans ma voiture, sur le parking, j’avais pleuré tellement longtemps que j’avais dû attendre avant de pouvoir conduire.

Ce soir-là, j’ai pris ma décision.

J’allais ramener Papi à la maison.

Quand j’ai annoncé la nouvelle à ma tante Martine, elle a cru que je plaisantais.

— Claire, sois raisonnable. Tu vis dans une petite maison en location. Tu as Émilie, Léna, et le troisième qui arrive. Et depuis la mort de Thomas, tu portes déjà tout toute seule.

— Je sais.

— Mais tu te rends compte du travail que ça représente ?

— Je commence à m’en rendre compte, oui.

— Alors pourquoi tu veux faire ça ?

J’ai regardé mes filles, assises par terre devant leurs coloriages.

— Parce qu’il me demande chaque fois quand quelqu’un viendra le chercher.

Ma tante n’a rien répondu.

Les jours suivants, j’ai organisé son retour avec les professionnels qui le suivaient. Il a fallu préparer les soins, trouver du matériel et pousser quelques meubles pour faire de la place.

Notre maison n’avait rien d’adapté.

Dans l’entrée, il y avait une marche trop haute. Notre voisin, Monsieur Bernard, avait installé une rampe provisoire en bois pour permettre le passage du fauteuil.

J’avais déplacé mon lit pour libérer la petite chambre du rez-de-chaussée.

Le soir, je calculais les courses sur un coin de table.

Entre le loyer, les factures et les dépenses pour les enfants, chaque euro comptait.

Mais je n’ai jamais regretté le jour où Papi a franchi notre porte.

Émilie, six ans, et Léna, quatre ans, l’attendaient dans le salon.

Elles avaient fabriqué une grande pancarte avec des feutres et du papier récupéré à l’école.

« BIENVENUE À LA MAISON, PAPI ! »

Il y avait des cœurs partout. Même quelques-uns sur les lettres.

Papi a regardé la pancarte.

Puis les filles.

— C’est pour moi ?

— Ben oui, Papi ! a répondu Léna. C’est ta maison aussi !

Il a passé sa main sur ses yeux.

Pour la première fois depuis des mois, je l’ai vu sourire sans se forcer.

Mais les sourires ne font pas disparaître les difficultés.

Les premières semaines ont été épuisantes.

Je me levais parfois trois fois par nuit pour l’aider à changer de position ou aller aux toilettes.

Le matin, il fallait préparer les filles pour l’école, penser au petit-déjeuner, aux médicaments, au linge.

Et tout ça avec mon ventre qui devenait énorme.

Un mercredi, j’essayais de faire des crêpes pour les petites quand Léna a crié depuis le couloir :

— Maman ! Papi a encore eu un accident !

J’ai posé la spatule.

J’avais mal au dos. La cuisine sentait la pâte brûlée. J’avais envie de m’asseoir cinq minutes et de ne plus bouger.

— J’arrive, ma chérie.

Dans la salle de bains, Papi était mortifié.

— Excuse-moi, Claire. Je n’ai pas réussi à attendre.

— Ce n’est pas grave, Papi.

Mais il avait baissé la tête.

— Avant, c’était moi qui m’occupais de toi.

Je me suis accroupie comme j’ai pu près de son fauteuil.

— Et maintenant, c’est mon tour. On va se débrouiller.

Il a hoché la tête.

Je crois qu’il a compris que je ne lui en voulais pas.

Je ne veux pas faire croire que j’étais courageuse tous les jours.

Certains soirs, j’étais simplement à bout.

Il m’est arrivé de pleurer en pliant des draps propres. De m’énerver pour un verre renversé. De m’endormir assise sur le canapé.

Et parfois, oui, je me demandais si mon père n’avait pas raison.

Si je n’avais pas voulu porter plus que mes forces.

Ce qui me faisait le plus mal, pourtant, c’était l’absence du reste de la famille.

Mes oncles appelaient de temps en temps.

Mais personne ne venait passer une après-midi avec Papi.

Un dimanche, mon père s’est présenté devant notre porte avec un gros carton.

Dedans, il y avait des protections, des alèses et des produits de toilette.

— J’ai pensé que ça pourrait servir, a-t-il dit.

— Merci, papa. Entre, il est dans le salon.

Il a jeté un coup d’œil derrière moi.

Puis il a reculé.

— Pas aujourd’hui.

— Ça fait presque deux mois que tu ne l’as pas vu.

— Je sais.

— Il demande souvent après toi.

Mon père a baissé les yeux.

— Je n’y arrive pas, Claire. C’est trop dur de le voir comme ça.

Je suis restée immobile.

Trop dur.

J’avais envie de lui demander s’il imaginait ce que c’était, pour moi, de soulever Papi alors que j’étais enceinte. De changer ses draps. De l’entendre s’excuser pour des choses qu’il ne pouvait pas contrôler.

Mais j’étais trop fatiguée pour me disputer.

J’ai seulement pris le carton.

— D’accord, papa.

Il est reparti.

Ce soir-là, Papi m’a demandé :

— C’était Philippe, tout à l’heure ?

— Oui.

— Il n’est pas entré ?

— Non, Papi.

Il a regardé par la fenêtre.

— Il doit être occupé.

Je n’ai pas eu le cœur de lui dire autre chose.

Quelques semaines plus tard, j’étais enceinte de trente-six semaines.

Pendant un rendez-vous avec ma sage-femme, elle m’a posé une question toute simple :

— Et quand vous partirez à la maternité, qui s’occupera de votre grand-père ?

J’ai ouvert la bouche.

Puis je l’ai refermée.

Je n’y avais pas vraiment réfléchi.

Émilie et Léna pouvaient aller chez ma tante Martine. Nous en avions déjà parlé.

Mais Papi ?

Il ne pouvait pas passer une nuit seul.

Il lui fallait quelqu’un pour l’aider à se coucher, se relever, boire, appeler les soignants si nécessaire.

J’ai téléphoné à mon père en rentrant.

— Papa, j’ai besoin de toi.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Le bébé peut arriver d’ici quelques semaines. J’ai besoin que tu viennes t’occuper de Papi quand je serai à la maternité.

Il y a eu un long silence.

— Claire, tu sais bien que je ne suis pas capable de faire tout ça.

— Je te montrerai. Et on demandera de l’aide pour les soins. Je ne te demande pas de tout faire seul.

— Ce n’est pas aussi simple.

— Non, papa. Rien n’est simple ici.

J’avais mis le téléphone sur haut-parleur pour pouvoir ranger les affaires de Papi en même temps.

Mon père a fini par murmurer :

— Je suis désolé. Je ne peux pas.

Je n’ai pas répondu tout de suite.

Puis j’ai entendu les roues du fauteuil derrière moi.

Papi était apparu à la porte de la cuisine.

Il avait entendu.

Il a tendu sa main vers le téléphone.

— Claire, donne-moi ça.

— Papi…

— S’il te plaît. Je voudrais parler à mon fils.

J’ai posé le téléphone sur la table, devant lui.

Sa main tremblait légèrement.

Puis il a dit :

— Philippe ? C’est papa.

De l’autre côté, mon père n’a pas répondu.

Et Papi a prononcé une phrase que je n’oublierai jamais.

PARTIE 2 — « Je suis encore là, mon fils. »

— Philippe ? Tu m’entends ?

Mon père était toujours au téléphone.

Je suis restée debout près de la table de la cuisine, sans oser bouger.

Papi avait les deux mains posées devant lui. Son bras gauche tremblait un peu, comme chaque fois qu’il essayait de le maintenir longtemps dans la même position.

— Oui, papa. Je t’entends.

Sa voix était différente.

Plus basse.

— Alors écoute-moi deux minutes, a dit Papi.

Un silence.

— Je sais que tu n’aimes pas me voir dans cet état.

— Papa…

— Attends. Laisse-moi finir.

Il a repris son souffle.

— Moi non plus, je n’aime pas être comme ça. Tu crois que ça me plaît que Claire soit obligée de m’aider à m’habiller ? Que tes petites-filles me voient dans un fauteuil ?

Je sentais mes yeux se remplir de larmes.

Papi a continué :

— Mais je suis encore là, Philippe. Je ne suis pas mort.

De l’autre côté du téléphone, j’ai entendu mon père respirer bruyamment.

— Je sais, papa.

— Alors pourquoi tu fais comme si je n’étais plus là ?

Il n’y a pas eu de réponse.

J’ai voulu prendre le téléphone pour mettre fin à cette conversation.

Mais Papi m’a fait signe de ne pas bouger.

— Je ne te demande pas de me guérir, mon garçon. Je voudrais juste te voir de temps en temps.

Mon père a fini par répondre :

— Je ne sais pas comment faire.

— Moi non plus, je ne savais pas comment vivre dans ce fauteuil. On apprend.

J’ai dû quitter la cuisine quelques instants.

Je suis allée jusqu’à l’entrée, où les chaussures des filles traînaient près de la porte.

Je me suis appuyée contre le mur.

Depuis des mois, je retenais mes reproches pour éviter une dispute.

Et voilà que Papi, celui dont tout le monde avait décidé qu’il était devenu incapable, trouvait les mots que personne d’autre n’avait réussi à prononcer.

Quand je suis revenue, mon père disait :

— Je passerai samedi.

Papi a répondu :

— Très bien. Je te garde une place à côté de moi.

Puis il m’a rendu le téléphone.

Il n’a rien dit de plus.

Mais il avait l’air soulagé.

Le samedi suivant, mon père est arrivé à dix heures.

Il avait apporté une baguette, des pommes et un paquet de biscuits que Papi aimait quand j’étais petite.

Je l’ai laissé entrer.

Il a traversé le couloir lentement.

Papi était installé près de la fenêtre du salon avec le journal local sur les genoux.

Quand il a vu son fils, il a redressé la tête.

— Ah, te voilà.

Mon père s’est arrêté à quelques pas du fauteuil.

— Bonjour, papa.

— Bonjour, Philippe.

Ils se sont regardés.

Mon père semblait chercher quelque chose à dire.

Finalement, il a montré le journal.

— Alors, ils parlent encore des travaux sur la départementale ?

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